Dans le pas d’un photographe aimanté par le brame du cerf en Lozère

Il fait encore nuit quand Pierre Bonnefoy, Marvejolais de naissance et photographe animalier amateur, prend la route vers les cimes au-dessus de Chirac. « Là où on va, on est assurés d’en voir pendant la période du brame, mais c’est presque la fin ». Dès la portière ouverte sur l’aurore et les bois, un cri guttural résonne à quelque distance. Ils sont là. Les cerfs ne se sont pas encore tout à fait tus. Polaire de camouflage, tour de cou, casquette, gants. « Les premières choses qui se repèrent dans la forêt, ce sont l’ovale du visage et les mains, commente-t-il. Il faut aussi avancer face au vent. Les cerfs ont une bonne ouïe et un bon odorat, mais ils n’ont pas une bonne vue. Si tu restes immobile, ils ne te voient pas, mais si tu as le vent dans le dos, tu n’en verras aucun. »

« Quand les traces sont fraîches, c’est infernal »

Il accroche son appareil photo, camouflé lui aussi, au harnais qui lui ceint la cage thoracique et s’enfonce dans les bois, à pas mesurés. A l’approche d’une clairière, il s’arrête, scrute et murmure « Avant d’arriver à découvert, on regarde toujours s’il n’y a pas d’animaux. Ensuite on longe les arbres, on ne traverse pas. » On marche dans les sillons tracés par les bêtes pour éviter de faire craquer les brindilles sous nos pieds. Les sentiers se repèrent rapidement : terre meuble, branches cassées, empreintes, fèces, mais aussi lieux de gîte et chair des troncs mise à nue, au grand désespoir des exploitants forestiers. « Les cerfs frottent leurs bois contre les arbres pour marquer leur présence. Les glandes situées sous les yeux libèrent un liquide qui sent très fort. Quand les traces sont fraîches, c’est infernal ! »

« Les cerfs sont les fantômes de la forêt »

A l’oreille et face au vent, on approche de la source du bramement. Soudain on s’immobilise. Là, entre les arbres, apparaît une robe alezan. On plisse les yeux, on voudrait s’avancer plus mais l’animal arrête de bramer. « Il nous a repéré », chuchote Pierre Bonnefoy, qui, bien calé sur ses appuis, lève l’objectif et déclenche à la volée. Au bout de quelques secondes, l’animal disparaît en silence, « il ne reviendra plus dans le secteur aujourd’hui ». Le photographe a entendu un autre mâle à quelques centaines de mètres. Il entame un grand arc de cercle pour contourner la bête et le vent. « Il est par là, c’est sûr, il doit être couché », mais l’animal demeure introuvable. « Il nous a bien eus, conclut le photographe. Les cerfs, ce sont les fantômes de la forêt. Ils sont grands et lourds, mais tu ne les entends pas. » Pour s’approcher, mieux vaut également tromper la surveillance du cordon de biches qui entoure le mâle dominant et veille à la tranquillité de son repos. « Une fois qu’elles ont lancé leur aboiement, c’est foutu, on peut rentrer à la maison », explique Pierre.

24 cerfs photographiés en 2021

La période du brame couvre environ quatre semaines en toute fin d’été, début d’automne. Durant ce mois particulier, qui correspond à la saison des amours, les cerfs dominants brament pour attirer les femelles et intimider les concurrents. Les affrontements entre mâles peuvent être très violents, parfois mortels. « L’année dernière, dans cette zone des contreforts de l’Aubrac, qui couvre Salces, Chirac, la Blatte et Saint-Laurent-le-Muret, ont été comptabilisés 70 à 80 cerfs bramant. Cette année on a atteint le nombre de 110. » C’est également le seul moment de l’année où les vieux cerfs avancent à découvert. Idéal pour les prendre en photo. Pierre en a immortalisé 24 sur ses clichés cette année. « On parvient facilement à les identifier grâce à leur ramure. Ici, nous avons eu un 18 cors, précise-t-il. On a longtemps pensé que le nombre de cors dépendait de l’âge de l’animal mais cette idée a été contredite par l’analyse des dents. On peut avoir un jeune avec 18 cors, ce qui était le cas ici, et un vieux cerf avec moins. »

« Le loup c’est le Graal »

Pierre est mordu de photo animalière de longue date : « J’ai commencé sur papier avec des pellicules de 12 poses. On rentrait à la maison sans savoir ce qu’on avait pris. Parfois tout était flou et ça coûtait cher. Aujourd’hui avec le numérique, c’est beaucoup plus facile ». Ses clichés sont connus sur la toile, notamment sur les réseaux sociaux. « C’est une passion débordante, sourit-il. Chaque année, je prends quatre semaines de congés pour le brame et je vais sur le terrain de 7h du matin à 7 heures du soir tous les jours. En puis l’hiver j’aime prendre les renards et les hermines dans la neige. Il y a aussi les mouflons dans les gorges du Tarn… et le loup. Le loup, c’est le Graal ! ». LE loup, celui de la Blatte, qu’il a rencontré et pu photographié à trois reprises en direct, mais qu’il a plus souvent repéré grâce à ses pièges photographiques. « Le loup a une ouïe, un odorat et une vue très développés, toute approche est quasiment impossible. On ne peut l’avoir qu’à l’affût, au bon endroit au bon moment. La première fois que je l’ai filmé, toutes les télés sont venues me voir, pourtant la scène durait 6 secondes à peine. »

Dans les bois, on entend une sorte de toux. « C’est un cerf qui ne parvient plus à bramer. En fin de saison ils ont perdu 30% de leur poids. Ils sont épuisés. » Il n’y a plus qu’à rentrer et revenir le lendemain au point du jour.

Textes Hélène Gosselin, photos Pierre Bonnefoy et Hélène Gosselin

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